L'ombre des femmes

L'ombre des femmes : film de Philippe Garrel, avec Stanislas Mehrar, Clotilde Couran, Lena Paugam. Sortie le 27 mai 2015.   

Le titre pouvait laisser craindre une ode condescendante de plus au pseudo-"éternel féminin". Or le propos de Philippe Garrel est justement l'inverse : il dresse, à travers un personnage masculin antipathique (mais pas totalement détestable) un abécédaire du machisme au quotidien et de ses conséquences.
Parfaitement égocentrique, auto-complaisant, sûr de la place qu'il occupe, Pierre, le protagoniste, un réalisateur de films documentaires, a tout du mâle dominant. Habilement, le film démonte la fonction manipulatrice de ses actions de galanterie que l'on pourrait prendre un peu vite pour de la prévenance. On pousse une charge à la place d'une femme pour mieux lier conversation et la séduire ; on offre des fleurs à son épouse en revenant d'un adultère ; on insinue qu'en la laissant aller seule à une soirée, elle pourra se faire payer le dîner par un autre homme...

Dans son ombre, deux femmes. La première, Manon, son épouse, est la scripte et monteuse de ses films ; la voix-off souligne d'emblée la hiérarchie qui régit cette relation professionnelle. La seconde, Elisabeth, devient sa maîtresse : il se repaît de son corps mais se refuse à tisser une réelle intimité avec elle. La première pleure, la seconde proteste. A travers l'adultère, toutes deux vont refuser le rôle qu'il voudrait leur assigner (et s'assigner à lui-même) : l'une le commet, l'autre le révèle, il n'en faut pas plus pour que l'arrogant Pierre perde de sa superbe.

S'amorce alors une escalade dans la jalousie - tiens, c'était justement le titre du précédent film de Garrel - et dans le contrôle de l'autre. Pierre devient inquiet, possessif : tous les indices de la violence conjugale sont au rouge. Jusqu'à la rupture. Que se serait-il passé sinon ? Dans le passé Garrel a aussi été le cinéaste de la folie et de la destruction... Ici, en optant pour le couple reconstitué, pour le "happy-end" (mais en est-ce vraiment un ?) le film ne va pas jusqu'au bout de la dimension militante qu'il aurait pu prendre. Manon retournera donc à Pierre, non sans lui ouvrir les yeux au passage sur la réalité de son propre film documentaire...
Mais, par son intransigeance envers le comportement lâche et parfois tyrannique de son personnage masculin, par cette manière de filmer ses deux actrices au naturel, blue-jeans et sandales, L'ombre des femmes embrasse sans ambiguïté la cause des femmes contre la domination masculine, y compris dans ses formes les plus insidieuses.

- AV -