Les suffragettes

Les suffragettes. Réalisation de Sarah Gavron et scénario d’Abi Morgan. Avec  Carey Mulligan, Helena Bonham Carter, Anne-Marie Duff, Nathalie Press, Finbar Lynch et Meryl Streep.

Difficile d’écrire sur un film provocant autant d’émotions. C’est de notre Histoire dont parle ce film. Nous devons, à notre tour en parler, en tant qu’héritières et héritiers de ces combats pour le droit de vote des femmes et plus largement de la lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes. 

Ce film raconte l’histoire de Maud Watts (Carey Mulligan), ouvrière dans une blanchisserie depuis l’âge de 7 ans, entrant dans la lutte des Suffragettes au Royaume-Uni dans le début des années 1900. Emmenée par l’admirable Edith Ellyn (Helena Bonham Carter) pharmacienne et femme de tête portant les actions sur le terrain, la lutte va devenir de plus en plus radicale.

La mise en scène sobre et plutôt classique n’empêche pas de sentir et de vivre par l’ensemble de nos sens le calvaire vécu par les femmes, la violence des conditions de vie des femmes, spécifiquement pauvres, à cette époque. La première partie du film est réellement percutante à cet égard, plans serrés, musique oppressante, couleurs sombres rendent l’atmosphère lourde et suffocante. On ne peut qu’être bouleversé-e par tant d’injustice et d’iniquité entre les deux sexes, saupoudrés ça et là tout au long du film. 

Abi Morgan, prend soin de ne pas écrire un scénario, certes un tantinet mélodramatique, qui tomberait dans le piège de personnages trop archétypaux et caricaturaux. Elle montre avec subtilité comment la majorité des autres femmes ne sont pas du tout acquises à la cause et comme les personnages masculins de l’histoire sont pris dans des rôles assignés et encartés dans les valeurs masculines de virilité et de domination. 

Les actrices du film sont épatantes et portent le sujet avec grandeur. Une mention spécifique pour Carey Mulligan et Helena Bonham Carter qui se confondent dans leur personnage respectif tant elles sont crédibles. On regrettera cependant le fait que le personnage d’Emmeline Pankhurst (Meryl Streep), fondatrice de l'Union sociale et politique féminine (Women's Social and Political Union, WSPU) soit si peu présent. C’est d’ailleurs ce qui vaut au film ses critiques de n’être pas assez politique… Difficile d’entendre cette critique tant le politique est disséminé en filigrane tout au long du film.

Le film pose la question très intéressante de la fin et des moyens. Il illustre la nécessité de la violence dans le combat des Suffragettes, aspect critiqué puisqu’il légitime en quelque sorte la radicalisation de la lutte pour parvenir à un droit. C’est à mon avis ne pas arriver à se remettre dans le contexte de cette lutte. Des années de revendications pacifiques n’aboutissant à rien, les Suffragettes n’ont d’autres choix que d’entrer dans la violence pour se faire entendre. Leur sexe même joue comme un écran, un obstacle infranchissable rendant inaudible les revendications en particulier lorsqu’elles ne sont pas conformes aux normes de genre. La radicalisation et la violence des femmes gênent l’ensemble de la population tant elles provoquent un basculement symbolique de l’ordre établi sur le socle du patriarcat. Ce combat arrive dans une réalité sociale dominée par les hommes et par la violence masculine contre les femmes, tendant à remettre les femmes « à leur place » et réduites au silence. Ces luttes et la violence qui les accompagne concourent à l’affirmation des femmes comme sujets politiques autonomes, inacceptable pour l’ordre établi des sexes. Malheureusement pour cet ordre, le combat est lancé. A l’affirmation du lieutenant « On vous arrêtera » Maud Watts répond « En faisant quoi ? En nous enfermant toutes ? On est la moitié de l’Humanité. Vous ne nous arrêterez pas ».

Comme il est si bien expliqué dans le Manifeste des FEMEN (à lire de toute urgence) « L’action est impossible sans l’idée et l’idée inutile sans l’action ».

En conclusion, ce film EST à voir. D’abord parce que c’est la première fois que ce sujet est porté à l’écran, jusqu’à présent l’unique image de la suffragette est celle du film Mary Poppins, plutôt ridicule. Surtout parce qu’en ce week end d’élection, il donne une petite piqûre de rappel général sur l’obtention de ce droit. Mais aussi la difficulté d’obtenir l’égalité. L’obscurantisme et les partis politiques sont aux portes des urnes, il est très facile de revenir sur les droits acquis en particulier ceux qui touchent les femmes. Ce film redonne naturellement tout son sens au devoir civique du vote d’abord, puis du vote éclairé ensuite. Aux urnes citoyen-ne-s !

- MG -