L'astragale

L’astragale, film de Brigitte Sy, avec Leïla Bekhti, Reda Kateb… Sortie le 8 avril 2015.

Si la création littéraire est un thème difficile à mettre en image, le cinéma a souvent servi les figures d’écrivaines : Françoise Sagan (Sagan, Diane Kurys), Virginia Woolf (The Hours, Stephen Daldry), Janet Frame (Un ange à ma table, Jane Campion), Marguerite Duras (Cet amour-là, Josée Dayan)…

Il faut également compter avec Albertine Sarrazin dont le roman autobiographique, L’astragale, est adapté à l’écran pour la deuxième fois après la version de 1969 de Guy Casaril. La réalisatrice, Brigitte Sy, prend le parti d’incarner l’écriture de Sarrazin dans une voix off qu’elle utilise avec parcimonie, plutôt que la montrer directement à l’œuvre – même si, au détour de quelques scènes, on la voit gribouiller dans des carnets ou sur des papiers épars. L’écriture ou la vie ? Ici, Sy choisit la vie, et même la fureur de vivre, entre cavale, clandestinité, tabagisme effréné et amour en fuite. Les mots de Sarrazin, fulgurants d’âpreté et de poésie, jettent sur cette vie hors norme la cohérence et la distance nécessaire pour donner au film sa maîtrise.

Certes, le choix d’un noir et blanc somptueux, d’une reconstitution précise du Paris des années soixante, d’une partition exaltée – composée par Béatrice Thiriet, une des rares femmes compositrices en France - magnifient un récit bien assez romanesque en soi. Mais le film montre aussi les difficultés, très terre à terre, d’une vie en cavale : déménagements d’une planque à l’autre, déguisements, dépendance économique et, in fine, trahison des proches. Enfin, Sy filme surtout l’attente : à tourner en rond, à fumer cigarette sur cigarette ; l’attente d’un petit malfrat rencontré dans la fuite et dont l’incertitude sur la profondeur réel de ses sentiments envers Albertine constitue l’un des enjeux du film. Si les partis pris formels font immanquablement penser à Philippe Garrel, ancien compagnon de la réalisatrice, la mise en scène retenue et cérébrale des sentiments incandescents endurés par Albertine rappellerait plutôt Truffaut, le grand cinéaste des passions glacées.

A sa sortie, le roman d’Albertine Sarrazin avait fait scandale pour la franchise avec laquelle y était dépeinte son expérience de prostituée. Brigitte Sy montre bien comment la prostitution, suscitée par le regard et la proposition d’un homme dans la rue, est avant tout un choix dicté à la fois par une précarité financière et par la volonté de ne plus dépendre de ceux qui la planquent. Nulle luxure ni gourmandise dans ces scènes où Albertine fait surtout preuve d’ironie et de détachement, loin des scènes tendres et sensuelles qu’elle partage avec Julien puis Marie. Ceux et celles qui connaissent mieux le parcours d’Albertine Sarrazin se rappelleront qu’elle avait aussi été victime de violences sexuelles dans son enfance, puis rejetée par sa famille d’adoption, informations importantes dans la compréhension du personnage que le film ne donne malheureusement pas. Il est vrai que ce n’est pas là son propos : à l’exception d’un bref flash-back qui revient sur le procès de 1955, le récit va d’une prison à l’autre, de l’évasion de 1957 à l’arrestation de 1958. Quelques mois dans la vie d’une femme en cavale mais libre.

- AV -